De Vatican II au Pape François : l’appel missionnaire des couples mariés

7 novembre 2016

L’appel à l’évangélisation pour un couple chrétien fait-il vraiment partie de la vocation au mariage ?

La question est pertinente puisque la prise de conscience du lien étroit entre vocation du mariage et appel à évangéliser est de fait assez nouvelle, même si, dans l’histoire de l’Eglise, l’implication de laïcs et de couples dans l’évangélisation a été manifeste à certaines périodes, comme l’illustrent par exemple les bella brigata de Catherine de Sienne au XIV° siècle, ou le rôle missionnaire si déterminant des laïcs et des familles au Japon au XVI° ou en Corée au XVIII°.
Aujourd’hui, la mission d’évangélisation propre des époux se redécouvre après des siècles d’un certain oubli, même si la mission de transmission de la foi des parents aux enfants est ancienne dans la tradition de l’Eglise.

Le Concile Vatican II a élargi cette responsabilité missionnaire en mettant en évidence l’importance du témoignage de vie des laïcs, et donc des époux, au cœur du monde : pensons aux témoignages si riches et précieux de tant de baptisés et de familles au travers de leurs comportements et de leurs choix de vie conformes à l’Evangile, de leur proximité avec les plus pauvres, ou de leur engagement en faveur de la solidarité, du développement, de la vie sociale ou politique, ou tout récemment pour le respect du mariage homme-femme ou la défense de la vie. Ces témoignages peuvent porter, comme par ricochet, des fruits évangélisateurs. Cependant, comme l’écrivait Paul VI en 1975 (propos repris par tous ses successeurs quand ils parlent d’évangélisation) : « le plus beau témoignage se révélera à la longue impuissant s’il n’est pas éclairé, attesté, explicité par une annonce claire, sans équivoque du Seigneur Jésus. Il n’y a pas d’évangélisation vraie si le nom, l’enseignement, la vie, les promesses, le règne, le mystère de Jésus-Christ ne sont pas annoncés ».

Des couples catholiques ne sont-ils pas engagés dans cette évangélisation directe depuis des décennies ?

Jusqu’à ces derniers temps, peu de catholiques dans l’Eglise - nous semble-t-il - se sentaient vraiment à même, d’annoncer et de confesser ensemble l’Evangile, de former et d’exhorter ensemble, de prêcher et de témoigner ensemble, de faire ensemble une 1re annonce ou d’assumer ensemble une charge pastorale missionnaire. Ce ministère était dévolu essentiellement à religieux ou des prêtres, parfois à certains laïcs à titre à titre individuel, même dans les communautés nouvelles, au moins dans leurs débuts.

Aujourd’hui - nous en sommes notamment les témoins directs depuis 15 ou 20 ans - ce charisme, cet appel, ce ministère conjugal d’évangélisation et de 1re annonce grandissent et se déploient, dans des réalités nouvelles certes (mouvements, communautés), mais aussi sur le terrain des Eglises locales, des paroisses, des aumôneries et des diocèses par exemple. De nombreux couples (notamment beaucoup de jeunes, mais pas exclusivement) aspirent à s’engager ou s’engagent déjà ensemble dans et pour la mission, là où ils sont, sur le terrain de leur quotidien. Qui entendait il y a à peine 10 ou 20 ans de futurs ou de jeunes mariés tenir des propos du type : « Notre vocation conjugale, l’appel de Dieu dans le mariage ? … devenir un couple-évangélisateur ! ». C’était, pense-t-on, rare à l’époque, et la forte émergence de cet appel, est selon nous un signe des temps.

Peut-on relever depuis le Concile certaines étapes de cette prise de conscience de la nécessité de cet appel à la mission du couple  ?

Il y a eu en effet une prise de conscience progressive de l’Eglise depuis le Concile : Vatican II évoque essentiellement le témoignage de vie et de charité des époux, ou la transmission de la foi des parents aux enfants. Paul VI insistera sur la nécessaire évangélisation des enfants par les parents dans un monde sécularisé et l’élargira à l’évangélisation « d’autres familles ».

Jean-Paul II franchira une nouvelle étape en parlant de « la famille chrétienne comme communauté qui annonce l’Evangile », au travers de l’éducation chrétienne et humaine de leurs enfants, tout en les invitant à témoigner auprès de tous ceux qui « cherchent la Vérité ».
Il fonde également au plan théologique et biblique ce qu’il dénomme le « ministère authentique » des époux (terme jusque-là réservé aux hommes ordonnés) : « Le sacrement de mariage, enraciné dans le baptême et la confirmation, établit époux et parents comme témoins du Christ jusqu’aux confins de la terre et véritables missionnaires de l’amour et de la vie. »  ; et il propose Priscille et Aquila comme modèle de couple évangélisateur, rappelant leur présence et leur compagnonnage apostolique avec Saint Paul tout au long des Actes des Apôtres.

Jean-Paul II relève enfin que « l’avenir de l’Evangélisation dépend en grande partie des couples et des familles », plaçant de ce fait le couple au cœur de l’enjeu missionnaire de l’Eglise, ce que reprendront et développeront ses successeurs.

En quoi Benoit XVI et François ont-ils précisé cet appel missionnaire des couples ?

Après le foisonnement et l’enthousiasme missionnaire de Jean-Paul II, est venu avec Benoit XVI le temps de la maturité de la nouvelle évangélisation, mais aussi celui de son universalité : elle a ainsi été définie comme la priorité pastorale de l’Eglise catholique par le synode des évêques à Rome de 2012 qui lui était consacré ! La nouvelle évangélisation devient pleinement ‘catholique’ et l’affaire de tous et de chacun dans l’Eglise. A cette occasion, Benoit XVI soulignera lors de l’ouverture de ce synode combien le mariage n’est plus simplement « objet » mais désormais « sujet de la nouvelle évangélisation » ; cela signifie que les couples, unis dans le sacrement de mariage, sont désormais considérés comme des acteurs missionnaires à part entière.

Quant au pape François, il a constamment à la bouche depuis son élection les termes de ‘mission’, ‘kérygme’, ‘miséricorde’ ou ‘évangélisation’ : ce sont les 4 mots clé de son exhortation Evangelii Gaudium, la « Joie de l’Evangile », publiée à la suite du Synode de 2012. Dans la foulée, il convoque coup sur coup deux synodes autour du thème « Mariage et Evangélisation » qui se sont déroulés en 2014 et 2015 ; ils se sont conclus par 2 rapports qui insistent, comme jamais un synode de l’a fait, sur la nécessité d’une véritable mobilisation missionnaire des couples, afin qu’ils soient en première ligne de l’évangélisation, dans les domaines de la sexualité, de l’amour, de la conjugalité et de la famille.

Il est aussi frappant de relever l’appel que le pape a fait en 2015 lors de son discours à Rome aux END (1er mouvement mondial de couples catholiques) :

«  J’invite désormais les couples à la mission : ils sont souvent les mieux placés pour annoncer Jésus-Christ aux autres familles, pour témoigner et transmettre ce qu’ils ont reçu, ce qui se vit en couple et en famille. La nouvelle évangélisation doit ainsi impliquer chacun ».


L’exhortation Amoris Laetitia relaie-t-elle également cet appel ?

Tout à fait, et même davantage pourrait-on dire : le Pape y développe un argumentaire quasi-programmatique pour que se lèvent dans l’Eglise des couples qui s’engagent - au nom de leur mariage, consacré et uni par Dieu - dans la mission et l’évangélisation explicite, particulièrement auprès des enfants et des jeunes, des couples et des familles, ceux-là mêmes qui sont si durement éprouvés aujourd’hui, ébranlés dans leurs fondements, dans leur espérance de bonheur, d’amour et de durée. Il insiste pour que l’Eglise vive une profonde conversion pastorale, en faisant monter en 1re ligne des couples missionnaires, et en invitant l’Eglise (et aussi les couples...) à changer profondément de méthode et d’état d’esprit. Sa priorité insiste-t-il, doit être « la première annonce, le kérygme, l’annonce et le témoignage du Salut donné par le Christ dans le mariage, autrement dit le « kérygme conjugal » qui nous est cher au sein de la Communion Priscille & Aquila.

A la suite de Jésus, le pape nous invite à regarder chaque couple avec amour et tendresse, avec patience et miséricorde, tout en l’invitant à accueillir et vivre le Salut : au cœur d’une humanité si éprouvée, François souligne combien le Christ peut sauver la famille et le mariage, peut guérir et transformer les cœurs endurcis, peut restaurer l’image de Dieu dans le couple, et en cela, rendre accessible et désirable le dessein du mariage chrétien.

François rappelle dans Amoris Laetitia ce qu’il disait déjà dans Evangelii Gaudium : ce kérygme, cette 1re annonce est « la plus solide, la plus attirante et la plus nécessaire » ; il doit être placé « au centre de l’activité évangélisatrice » de l’amour conjugal et de la famille, ce qui est pour le pape une condition de la mise en œuvre d’une pastorale missionnaire qui porte du fruit : « c’est seulement à partir de cette expérience que la pastorale familiale pourra être un ferment d’évangélisation dans la société ». On ne peut pas être plus clair !