Homélies de Saint Jean Chrysostome sur Priscille et Aquila

9 février 2015

Deux homélies de Saint Jean Chrystome sur Priscille et Aquila (Romains 16

Première homélie


1. Il en est, je pense, plusieurs parmi vous qui s’étonnent du passage de l’Apôtre qu’on vient de vous lire, ou plutôt, qui considèrent cette partie de son épître comme accessoire et superflue, parce qu’elle ne contient qu’une succession continuelle de salutations. Aussi, quoique j’eusse aujourd’hui jeté mes vues d’un autre côté, je renonce à ce premier sujet, et je me dispose à aborder celui-ci, pour vous apprendre que dans les saintes Ecritures rien n’est superflu, rien n’est accessoire, fût-ce un seul iota, un seul accent, et qu’une simple (128) salutation nous ouvre souvent un océan de pensées. Et que dis-je, une simple salutation ? Souvent l’addition d’une seule lettre de l’alphabet apporte avec soi tout un ensemble de pensées fécondes. C’est ce qu’on peut voir à propos de l’appellation d’Abraham. Celui qui reçoit une lettre de soir ami ne se contente pas de lire le corps même de cette lettre, il lit aussi la salutation qui est au bas, et c’est par là surtout qu’il juge de la disposition de celui qui a écrit.
Et quand c’est Paul qui écrit, ou plutôt, non pas Paul, mais la grâce de l’Esprit-Saint qui adresse une- lettre à une ville entière, à un peuple si nombreux, et par eux à tout l’univers, n’est-il pas déplacé de croire qu’il y ait dans le contenu quelque chose d’inutile, et de passer légèrement à côté, sans réfléchir que c’est là ce qui a tout bouleversé ?
Oui, ce qui nous a plongés dans cet abîme de tiédeur, c’est de ne pas lire les Ecritures dans leur entier, c’est de faire un choix de ce qui nous paraît le plus clair, sans tenir le moindre compte du reste. C’est ce qui a même introduit les hérésies que de ne pas vouloir étudier tout l’ensemble et de croire qu’il y avait du superflu, de l’accessoire. Aussi, tandis qu’en tout le reste nous avons poursuivi, non-seulement le superflu, mais encore l’inutile et le nuisible, l’étude des Ecritures est restée négligée et méprisée. Ceux qui ont la frénésie d’assister aux courses de chevaux, savent bien vous dire avec la dernière exactitude le nom de chaque cheval, à quelle troupe il appartient, quelle est sa race, son âge, et sa force comme coureur ; ils vous diront lequel, attelé avec quel autre, enlèvera la victoire ; quelle bête enfin, partie de quelle barrière, et avec quel écuyer, aura le pas sur son concurrent, et obtiendra le prix de la course. Les gens qui ont fait de la danse l’objet de leur étude, nous offrent l’exemple d’une folie non moins grande, plus forte même encore, à l’égard de ceux qui exposent leur honte sur les théâtres, je veux dire les mimes et les danseuses : ils vous débitent leur famille, leur patrie, leur éducation, et tout le reste.
Et nous, quand on nous demande combien il y a d’épîtres de saint Paul, et ce qu’elles sont, nous ne pouvons même pas en dire le nombre. Et s’il y a quelques personnes qui le sachent, on les embarrasse en leur demandant à quelles villes elles furent envoyées. Ainsi, un eunuque, un étranger, préoccupé d’une infinité d’affaires diverses, avait tant d’assiduité pour les livres, qu’il ne connaissait point de relâche, même en voyage, et qu’assis dans sa voiture il s’appliquait à une lecture fort attentive des divines Ecritures (Act. VIII, 27 et suiv.) ; et nous, qui n’avons pas la millième partie de ses occupations, nous sommes étrangers au nom même des épîtres, et cela, quand chaque dimanche nous nous rassemblons en ce lieu pour profiter de l’audition de la parole sainte. Eh bien ! donc, car je ne voudrais pas employer tout mon discours à vous faire des reproches, voyons donc un peu ensemble cette salutation qui a l’air inutile et gênante. Car si nous l’expliquons, et si nous faisons voir tout le profit qui en revient à ceux qui y font bien attention, alors le reproche n’en sera que plus grand contre ceux qui négligent de pareils trésors et qui rejettent loin d’eux les richesses spirituelles qui sont entre leurs mains. Quelle est clone cette salutation ? Saluez, dit saint Paul, Priscille et Aquila, unes coopérateurs dans le Seigneur. (Rom. XVI, 3.) Ne trouvez-vous pas que voilà une bien insignifiante formule, et qui ne nous offre rien de grand, ni de noble ? Eh bien ! c’est pourtant à elle seule que nous consacrerons tout cet entretien, ou plutôt, nos efforts n’auront même pas assez d’aujourd’hui pour épuiser devant vous toutes les pensées renfermées dans ces quelques mots ; nous serons forcés de réserver pour un autre jour le surplus des méditations que cette brève salutation fera surgir. Car pour aujourd’hui, je n’ai pas en vue de la considérer tout entière ; je n’en examinerai qu’une partie, le commencement, le début : Saluez Priscille et Aquila.

2. Et d’abord, on a lieu d’être frappé de la vertu de Paul, aux soins de qui l’univers entier avait été remis, et qui, ayant à s’inquiéter de la terre et de la mer, de toutes les villes que le soleil éclaire, des Grecs et des Barbares, enfin d’un si grand nombre de peuples, montrait tant de préoccupation pour un seul homme et une seule femme ; puis, une autre chose encore est admirable, c’est ce qu’il fallait à son âme de vigilance et de sollicitude pour se souvenir non-seulement de tous en général , mais en particulier de chaque personne estimable et vertueuse. De nos jours, cela n’a rien d’étonnant de la part de ceux qui sont à la tête des Eglises, car les troubles d’alors sont apaisés, et les prélats ne sont plus chargés que du soin d’une seule ville ; tandis que, dans ce temps-là, non-seulement la grandeur des dangers, mais (129) aussi les distances, les nombreuses préoccupations, le flux et reflux perpétuel des événements, l’impossibilité d’être toujours au milieu de tous, et bien d’autres inconvénients plus graves que ceux-là, étaient de nature à bannir de sa mémoire les gens même les plus recommandables. Mais non, il n’en perdit pas le souvenir.
Et comment cela fut-il possible ? C’est que Paul avait l’âme grande et une charité ardente et sincère. Il avait ces personnes-là tellement présentes à sa pensée, qu’il en faisait souvent mention même dans ses lettres. Mais voyons quel était le caractère, là condition de ces fidèles qui captivèrent Paul à ce point, et s’attirèrent son affection personnelle. C’étaient peut-être des consuls, des préteurs, des procurateurs, d’autres dignitaires illustres, ou de ces grands, de ces riches qui mènent la ville comme ils veulent ? Non, rien de pareil, mais tout à fait le contraire : des pauvres, des indigents vivant du travail de leurs mains. Car leur état, dit l’Ecriture, était de fabriquer des tentes ; et Paul n’avait point honte et ne regardait nullement comme un opprobre pour la ville royale par excellence et pour ce peuple orgueilleux, de lui recommander de saluer ces artisans ; il ne croyait pas faire injure aux Romains par l’amitié qu’il portait à ces mêmes artisans : tant il avait appris alors la véritable sagesse à tous les fidèles. Et nous, quand nous avons dans notre famille des gens un peu plus pauvres que nous, souvent nous les excluons de notre familiarité ; nous nous croirions déshonorés, si l’on venait à découvrir qu’ils tiennent à nous par quelque parenté. Ce n’était pas ainsi que se comportait Paul : loin de là, il en tire gloire, et il proclame non-seulement devant son époque, mais pour tous les âges à venir, que ces faiseurs de tentes occupaient un des premiers rangs dans son amitié.
Et qu’on ne vienne pas me dire : Qu’y a-t-il donc de grand et d’admirable, qu’ayant lui-même cet état, il n’ait point rougi de ceux de son métier ? Comment ? C’est précisément là ce qu’il y a de plus grand, ce qu’il y a d’admirable ! Lorsqu’on peut citer des ancêtres illustres , on rougit moins de ceux dont la position est infime comparée à la nôtre, que lorsque , d’une condition jadis aussi humble que la leur, on s’est ensuite élevé tout d’un coup à un certain éclat, à un poste en vue. Or personne alors n’était plus illustre, ni plus en évidence que Paul, il était plus célèbre que les rois mêmes ; cela est reconnu de tout le monde. En effet , l’homme qui commandait aux malins esprits, qui ressuscitait les morts, qui pouvait d’une seule injonction rendre les gens aveugles et guérir ceux qui l’étaient, l’homme dont les vêtements et l’ombre elle-même dissipaient toute espèce de maladie , était bien évidemment regardé non plus comme un homme , mais comme un ange descendu des cieux. Malgré cela, avec toute cette gloire dont il jouissait, cette admiration qui le suivait en tous lieux, tous les regards se fixant sur lui n’importe où il se montrait, il ne rougissait point d’un faiseur de tentes, et il ne pensait pas avilir la dignité des personnages si haut placés. Car dans l’Eglise de Rome il y avait naturellement bien des personnages illustres, qu’il chargeait ainsi de saluer ces pauvres gens. C’est qu’il savait, il savait parfaitement que la noblesse ne vient pas de l’éclat de la fortune, de l’abondance des richesses, mais de la bonne conduite ; de sorte que si l’on est dépourvu de cette dernière, et que l’on s’enorgueillisse de la gloire de ceux auxquels on doit le jour, on se pare seulement du vain nom de la noblesse, sans en avoir la réalité ; disons mieux, il se trouve souvent que le nom même est dérobé, s’il prend idée à quelqu’un de remonter plus haut que ces nobles ancêtres. Tel en effet, illustre et en vue lui-même, peut encore nommer un père et un aïeul célèbres ; mais en cherchant bien, vous lui trouverez souvent un bisaïeul obscur et sans nom ; de même que si nous voulons scruter, en remontant par degrés, toute la généalogie de ceux que nous croyons de basse naissance , nous leur trouverons souvent pour aïeux éloignés des procurateurs, des préteurs, dont les descendants ont fini par devenir des éleveurs de chevaux, des engraisseurs de porcs. Rien de tout cela n’échappait à saint Paul : aussi faisait-il peu de cas de cette sorte d’avantages, mais il cherchait la noblesse de l’âme, et il apprit aux autres à admirer cette qualité. En attendant, nous tirons de là un fruit qui n’est pas médiocre , c’est de ne rougir d’aucun de ceux dont la condition est plus humble que la nôtre, de rechercher la vertu de l’âme, et de considérer comme superflues et inutiles toutes les circonstances qui nous sont extérieures.

3. Il y a encore un autre avantage non moins grand à en recueillir, et qui, mis à profit, exerce on ne peut plus d’influence sur la règle (130) de notre vie. Quel est-il ? C’est de ne point accuser le mariage, c’est de ne pas regarder comme un empêchement et un obstacle au chemin qui mène à la vertu, d’avoir une femme, d’élever des enfants, d’être chef d’une famille, et d’exercer une profession manuelle. Voyez, dans l’exemple qui nous occupe, il y avait aussi un mari et une femme, ils étaient à la tête d’un atelier, ils travaillaient de leurs mains, et ils offraient le spectacle d’une vertu bien plus parfaite que ceux qui vivent dans des monastères. Et qu’est-ce qui nous le prouve ? Le salut que Paul leur adresse ; ou plutôt, non pas le salut seulement, mais ce qu’il atteste ensuite. Car après avoir dit : Saluez Priscille et Aquila, il ajouta aussi leur titre. Et quel titre ? Il n’a pas dit ces riches, ces personnages illustres, de famille noble ; qu’a-t-il dit ? Mes coopérateurs dans le Seigneur. Or, il ne saurait y avoir rien d’égal à cela comme recommandation de vertu, ; et ce n’est pas là le seul trait qui nous fasse voir leur vertu, c’est encore qu’il ait demeuré chez eux, non pas un jour, non pas deux ou trois, mais deux années entières. En effet, de même que les puissants de la terre ne choisissent jamais pour y descendre les maisons des gens obscurs et de basse condition, mais qu’ils recherchent les splendides demeures de quelques personnes marquantes, de sorte que la bassesse du rang de leurs hôtes ne porte pas atteinte à la grandeur de leur,dignité ; ainsi faisaient les apôtres : ils ne descendaient pas chez les. premiers venus, et si les grands s’attachent à la splendeur de la résidence, les Apôtres demandaient la vertu de l’âme, ils recherchaient avec soin les fidèles qui leur étaient dévoués et ils venaient loger dans leur maison. En effet, il y avait un précepte du Christ qui l’ordonnait ainsi. Quand vous entrerez, dit-il, dans une ville ou dans une maison, demandez qui de ses habitants mérite de vous recevoir, et demeurez-y. (Luc, IX, 4.) Ainsi, Priscille et Aquila étaient dignes de Paul ; et s’ils étaient dignes de Paul, ils étaient dignes des anges. Quant à moi, j’appellerais hardiment cette pauvre maisonnette une église, un ciel. Car où était Paul, là aussi était le Christ. Cherchez-vous, dit-il, une preuve du Christ qui parle en moi ? (II Cor. XIII, 3.) Et là où était le Christ, là aussi les anges se portaient continuellement en foule.
Or ces fidèles qui, même auparavant, s’étaient Montrés dignes des attentions de saint Paul, songez ce qu’ils durent devenir, en habitant deux ans avec lui, à même d’observer sa tenue, sa démarche, son regard, sa mise, toutes ses actions, toutes ses habitudes. Car, dans les saints, ce ne sont pas seulement les. paroles, ni les enseignements et les exhortations, mais encore tout le reste de la conduite de la vie qui est capable de devenir pour les gens attentifs une école complète de sagesse. Figurez-vous ce que ce devait être de voir Paul prendre ses repas, adresser des reproches ou des exhortations, prier, verser des larmes, enfin dans toutes ses démarches. Si nous autres, qui ne possédons de lui que quatorze lettrés, nous les portons par tout l’univers, ceux qui possédaient la source de ces épîtres et là langue même de l’univers, la lumière des Eglises, le fondement de la foi, la colonne et la base de la vérité, quels ne seraient-ils pas devenus, dans le commerce d’un tel ange ? Et si ses vêtements étaient redoutables aux malins esprits, et avaient une si grande vertu, avec quelle abondance sa société intime n’aurait-elle pas attiré la grâce du Saint-Esprit. Voir le lit où Paul reposait. la couverture qui l’enveloppait, les sandales où il mettait ses pieds, cela n’aurait-il pas suffi pour leur inspirer une componction continuelle ? Car si les démons tressaillaient à la vue de ses vêtements, bien plus les fidèles qui vivaient avec lui devaient-ils se sentir contrits et humiliés à cet aspect. Mais, une chose qui vaut la peine d’être examinée, c’est le motif qui lui fit nommer, dans cette salutation, Priscille avant son mari. Il ne dit pas : Saluez Aquila et Priscille, mais, Priscille et Aquila. Ce qu’il n’a point fait au hasard, mais, je pense, parce qu’il lui savait plus de piété que son mari. Et ce que j’avance là, vous pouvez vous convaincre, par la lecture même des Actes, que ce n’est pas une simple conjecture. Apollo, homme éloquent et très-versé dans les saintes Ecritures, mais qui ne connaissait que le baptême de Jean, avait été recueilli par Priscille, qui l’avait initié à la voie de Dieu, et en avait fait un docteur accompli. (Act. XVIII, 24, 25.) Car les femmes du temps des apôtres ne s’inquiétaient pas comme celles d’aujourd’hui, d’avoir de belles toilettes, d’embellir leur visage avec du fard et des traits de couleur, elles ne tourmentaient pas leur mari pour lui faire acheter une robe plus chère que celle de leur, voisine et de leur égale, pour avoir des mulets blancs avec des freins saupoudrés d’or, un (131) cortége d’eunuques, un nombreux essaim de suivantes, et toutes les autres fantaisies les plus ridicules ; elles avaient secoué tout cela, rejeté loin d’elles le luxe du monde, et ne cherchaient qu’une chose, d’avoir part à la société des Apôtres, et de conquérir avec eux un même butin spirituel. Aussi Priscille n’était pas la seule qui se comportât de la sorte ; toutes les autres faisaient de même. Car saint Paul parle d’une certaine Persis, qui, dit-il, a beaucoup travaillé pour nous (Rom. XVI, 12), et il admire Marie et Tryphène pour les mêmes labeurs, c’est-à-dire, parce qu’elles travaillaient avec les Apôtres et s’étaient préparées aux mêmes luttes. Mais alors comment donc, écrivant à Timothée, lui dit-il : Quant à la femme, je ne la charge pas d’enseigner, ni d’exercer l’autorité sur son mari ? (I Tim. II, 12.) C’est dans le cas où l’homme aussi est pieux, où il possède la même foi, où il en partage la même sagesse ; mais lorsque le mari est hors de la foi, lorsqu’il vit dans l’erreur, saint Paul ne refuse pas à la femme cette autorité : ainsi, écrivant aux Corinthiens, il leur dit : Que la femme dont le mari est hors de la foi, ne se sépare pas de lui. Que sais-tu en effet, ô femme, si tu ne sauveras pas ton mari ? (I Cor. VII, 13,16.) Or, comment la femme qui a la foi aurait-elle pu sauver son mari qui n’avait point la foi ? Il est clair que c’est en le catéchisant, en l’instruisant, en l’amenant à la foi, exactement comme Priscille l’a fait pour Apollo. D’ailleurs, lorsqu’il dit : Je ne charge pas la femme d’enseigner, il parle de l’enseignement que l’on donne du haut de la chaire, du discours en public, de celui qui est dans les attributions du sacerdoce ; mais il n’a pas interdit à la femme de donner en particulier des exhortations et des conseils. Car si cela eût été défendu, il n’aurait pas donné des éloges à celle qui le faisait.

4. Que les maris écoutent cela , que les femmes l’écoutent aussi : ces dernières, afin d’imiter une personne du même sexe et de la même nature qu’elles ; les premiers, pour ne pas se montrer plus faibles qu’une femme. En effet, quelle excuse sera la nôtre, quel pardon mériterons-nous, lorsqu’ayant l’exemple de ces femmes qui ont fait preuve d’un si grand zèle et d’une si haute sagesse, nous restons perpétuellement enchaînés par les affaires du monde. Que tous l’entendent, dignitaires et subordonnés, prêtres et laïques, afin que les uns ait lieu d’admirer les riches et d’être à la piste des familles illustres, recherchent la vertu jointe à la pauvreté, qu’ils ne rougissent point de leurs frères plus dénués qu’eux, qu’ils ne délaissent pas là le faiseur de tentes, le corroyeur, le marchand d’étoffes de pourpre, le forgeron, pour aller faire leur cour aux potentats ; afin aussi que les subordonnés ne s’imaginent point que rien les empêche de recevoir chez eux les saints, mais que, songeant à la veuve qui reçut Elie lorsqu’elle n’avait qu’une poignée de farine (III Rois, XVII, 10 et suiv.), et à ceux-ci, qui donnèrent deux ans l’hospitalité à saint Paul, ils ouvrent leurs maisons à ceux qui ont besoin, et que tout ce qu’ils possèdent, ils le mettent en commun avec leurs hôtes. N’allez pas me dire, en effet , que vous n’avez pas de domestiques pour vous servir. Quand vous en auriez dix mille, Dieu vous ordonne de cueillir vous-même le fruit de l’hospitalité. C’est pourquoi saint Paul s’adressant à la femme veuve, et lui commandant d’exercer l’hospitalité, lui ordonnait de le faire non par d’autres, mais par elle-même. Car après avoir dit : Si elle a exercé l’hospitalité, il ajouta : Si elle a lavé les pieds des saints. (I Tim. V, 10.) Il n’a pas dit : si elle a dépensé de l’argent, ni : si elle a ordonné à ses domestiques de rendre aux saints ce service, mais : si elle l’a accompli elle-même. C’est pour cela aussi qu’Abraham, qui avait trois cent dix-huit serviteurs, courait lui-même au troupeau, portait le veau, et faisait tous les autres offices , associant sa femme aux fruits de cette hospitalité. C’est encore pour cela que Notre-Seigneur Jésus-Christ vient au monde dans une étable ; qu’une fois né, il est élevé dans sa famille, et que, devenu grand, il n’avait pas où reposer sa tête, pour vous enseigner de toutes les manières à ne pas soupirer après les splendeurs de cette vie, à aimer en tout la simplicité, à rechercher la pauvreté, à fuir le luxe, et à vous orner intérieurement. Car, dit l’Ecriture, la gloire de la fille d’un roi est tout intérieure. (Ps. XLIV, 14.) Si vous avez l’intention de l’hospitalité, vous en avez le trésor tout entier, quand vous ne posséderiez qu’une obole ; mais si vous avez dans le coeur de l’aversion pour l’humanité et pour vos hôtes, nageriez-vous dans l’abondance de toutes choses, vos hôtes sont à l’étroit dans votre maison. Priscille ne possédait pas de lits à garnitures d’argent, mais elle possédait une grande chasteté ; point de couverture de parade, mais une intention de bonté et (132) d’hospitalité ; point de balustres brillants, mais une éclatante beauté d’âme ; son logis n’offrait ni murs revêtus de marbre, ni dalles émaillées de marqueterie, mais elle était elle-même un temple du Saint-Esprit. Voilà ce que loua Paul, voilà ce dont il fut épris ; c’est pour cela qu’il resta deux ans sans quitter cette maison ; c’est pour cela qu’il se souvient toujours de ses habitants, et leur compose un éloge grand et admirable, non pour ajouter à leur gloire, mais pour amener les autres au même zèle, pour persuader aux autres de regarder comme bienheureux, non pas les riches ni les puissants, mais les hommes qui aiment leurs hôtes, qui exercent la miséricorde, qui ont de la charité pour leurs semblables, ceux enfin qui donnent la preuve d’une grande affection pour les saints.

5. Eh bien ! donc, nous aussi, instruits que nous sommes par cette salutation, prouvons-le par notre conduite, cessons de regarder à la légère les riches comme bienheureux, ne dédaignons pas les pauvres, rie rougissons point des professions manuelles , que l’opprobre soit à nos yeux, non pas de travailler, mais d’être paresseux, et de ne savoir que faire. Car si le travail était une honte, Paul ne s’y serait point adonné, il ne s’en serait point glorifié plus que d’autre chose, en disant : Car je n’ai point lieu de me vanter de ce que j’annonce l’Evangile. Et quelle est donc ma récompense ? C’est en prêchant l’Evangile du Christ, de le répandre gratuitement. (I Cor. IX, 16-18.) Si les métiers étaient un opprobre, il n’aurait pas condamné ceux qui n’en exerçaient aucun à ne pas manger. (II Thess. III, 10.) C’est qu’il n’y a que le péché qui soit honteux ; or la paresse l’engendre ordinairement, et noie-seulement une espèce de péchés, non-seulement deux ou trois ; mais toute la malice d’un seul coup. Aussi un sage, qui faisait voir que la paresse nous a appris tous les vices, dit-il en perlant des serviteurs : Mets-le à l’ouvrage, afin qu’il ne soit pas oisif. Car ce que le frein est au cheval, le travail l’est à notre nature. Si la paresse était un bien, la terre produirait tout, sans semailles ni labour ; or elle ne fait rien de tel. Primitivement, il est vrai, Dieu lui ordonna de tout faire pousser sans être labourée ; mais depuis, il en a disposé autrement : il a obligé les hommes à atteler des boeufs, à leur faire traîner une charrue, et ouvrir un sillon, à répandre des semences, à donner une foule d’autres soins à la vigne, aux arbres et aux semailles, afin que l’occupation de ces travaux écarte de tout vice la pensée des travailleurs. Au commencement, pour prouver sa puissance, il voulut que tout sortît de terre sans labeur de notre part : Que la terre, dit-il, fasse germer les pousses de l’herbe (Genèse, I, 11) ; et à l’instant tout se couvrit de verdure ; mais plus tard il n’en fut pas ainsi : il ordonna que ces mêmes productions fussent arrachées à la terre par notre labeur, afin de nous apprendre que c’est pour notre bien, pour notre avantage qu’il a introduit le travail parmi nous. Cela nous semble un châtiment, une vengeance, d’entendre cette parole : Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front (Gen. III, 19) ; mais en réalité, c’est un avertissement et une leçon, c’est le remède aux blessures qui nous viennent du péché. C’est pourquoi Paul lui-même travaillait sans relâche, non-seulement le jour, mais la nuit ; c’est ce qu’il proclame en ces termes : Travaillant nuit et jour, afin de n’être à charge à aucun de vous. (I Thess. II, 9.) Et ce n’était pas simplement par plaisir et pour se distraire qu’il se livrait au travail, comme faisaient plusieurs des frères, mais il se donnait toute cette peine afin de pouvoir en outre secourir les autres. Car, dit-il, mes mains ont subvenu à mes besoins, et à ceux de mes compagnons. (Act. XX, 34.) Un homme qui commandait aux malins esprits, le docteur de l’univers, aux soins duquel avaient été confiés tous les habitants de la terre, qui prodiguait sa sollicitude à toutes les Eglises du monde, à cette multitude de peuples, de nations et de villes, cet homme travaillait nuit et jour, sans donner un moment de relâche à de tels labeurs. Et nous, qui n’avons pas la dix-millième partie de ses préoccupations, qui même ne pouvons nous en faire une idée, nous passons toute notre vie dans la paresse. Et quelle excuse aurons-nous, quelle indulgence mériterons-nous, dites-moi ?
La source d’où tous les maux se sont répandus dans notre vie, c’est que bien des gens regardent comme un fort grand mérite de ne point exercer leur métier, et comme la dernière confusion de paraître savoir quelque chose de semblable. Paul cependant ne rougissait pas, en même temps qu’il maniait le tranchet et qu’il cousait des peaux, de parler avec les gens élevés en dignité ; il était même fier de ses occupations, lui à qui venait s’adresser une foule de personnages distingués et illustres. (133) Et non-seulement il ne rougissait point de son métier, mais il le gravait pour ainsi dire orgueilleusement dans ses épîtres comme sur un cippe d’airain. Ainsi, ce qu’il avait appris dans le commencement, il l’exerçait encore par la suite, et même alors, qu’il avait été ravi au troisième ciel, qu’il avait été transporté dans le paradis, et qu’il avait reçu de Dieu communication de paroles mystérieuses ; et nous, qui ne sommes pas même dignes de ses sandales, nous rougissons de ceux dont lui était fier ; nous qui prévariquons tous les jours, nous ne nous convertissons pas, et nous ne regardons pas cela comme un opprobre ; mais nous fuyons comme un sujet de honte et de risée une vie qui s’entretient d’un travail légitime. Quel espoir de salut aurons-nous donc, dites-le moi ? Car si vous avez honte, ce devrait être d’avoir péché, d’avoir offensé Dieu, et fait quelque action contraire à votre devoir ; mais quant aux métiers et aux travaux, vous devriez au contraire en être fiers. Car c’est par là, c’est par l’occupation du travail, que nous pourrons chasser aisément de notre esprit les mauvaises pensées, secourir les malheureux, ne point fatiguer les autres en assiégeant leur porte, et accomplir la loi du Christ qui a dit : C’est une plus grande bénédiction de donner que de recevoir. (Act. XX, 35.) En effet, si nous avons des mains, c’est pour nous aider nous-mêmes, et pour fournir, de nos propres ressources, tout ce qui est en notre pouvoir, à ceux qui ont des infirmités ; de sorte que l’homme qui passe sa vie dans la paresse, est plus malheureux, même lorsqu’il se porte bien, que les gens qui ont la fièvre ; car ceux-ci ont leur maladie pour excuse, et ils méritent la commisération ; mais les autres, qui déshonorent leur bonne santé, s’attirent à bon droit la haine de tout le monde, comme transgressant les lois de Dieu, comme portant préjudice à la table des malades, et comme avilissant eux-mêmes leur âme. En effet , le mal n’est pas seulement qu’au lieu de tirer leur subsistance, comme ils le devraient, de leur maison et de leur personne, ils assiègent en importuns les maisons d’autrui ; mais c’est encore qu’ils deviennent eux-mêmes ce qu’il y a de pire au monde. Car il n’est rien, non rien absolument, qui ne se perde par la paresse. Voyez l’eau : celle qui séjourne se corrompt ; celle qui courre et erre de tous côtés conserve sa vertu ; le fer : celui qui reste en repos, est miné à force de rouille, il perd de sa solidité et de sa valeur ; celui au contraire qui sert à différents travaux, devient à la fois bien plus utile et bien plus beau : il brille à l’égal de l’argent le plus pur. Chacun peut remarquer encore qu’une terre laissée inactive ne produit rien de bon , mais seulement de mauvaises herbes, des épines, des chardons, et des arbres stériles : celle au contraire qui a le bonheur d’être cultivée, se couvre de fruits savoureux. En un mot, tout ici-bas se perd par la paresse et devient plus utile par son travail propre. Eh bien ! donc, puisque nous savons tout cela, tout le dommage qui résulte de la paresse, et tout le profit que l’on retire du travail, fuyons l’une et recherchons l’autre, afin de passer honorablement notre vie présente, de secourir les malheureux avec ce que nous avons, et après avoir rendu notre âme meilleure, d’avoir en partage les biens éternels : puissions-nous tous obtenir cette faveur, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartiennent la gloire et la puissance, ainsi qu’au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Deuxième homélie


1. N’êtes-vous pas instruits maintenant à ne rien regarder comme accessoire dans le texte de la sainte Ecriture ? N’avez-vous pas appris à scruter jusqu’aux titres, aux noms propres et aux simples salutations qui se lisent dans les divins oracles ? Quant à moi, j’estime que désormais nul homme studieux ne souffrira qu’on néglige rien parmi les paroles consignées dans l’Ecriture, ne fût-ce qu’une liste de noms propres, une énumération de dates, ou une simple salutation adressée à telles ou telles personnes. Mais, pour donner plus de solidité encore à cet avertissement, examinons aujourd’hui ce que nous avions laissé des paroles à l’adresse de Priscille et d’Aquila, quoique déjà le commencement ne nous ait point médiocrement profité. En effet, nous en avons appris quel bien c’est que le travail, quel mal que la paresse ; puis, ce qu’était l’âme de Paul, quelle vigilance, quelle sollicitude, combien elle se préoccupait non-seulement de tant de villes diverses, de tous ces peuples, de toutes ces nations, mais encore de chacun des fidèles ,en particulier. Nous y avons vu comment la
pauvreté n’est nullement un obstacle à l’hospitalité, que nous avons besoin partout, non de fortune et d’argent, mais de vertu, et d’une intention pieuse, enfin, qu’avec la crainte de Dieu, on surpasse tous les hommes en éclat, fût-on réduit à la dernière misère.
Nous proclamions donc naguère comme plus heureux que tous les rois cette Priscille et cet Aquila, ces fabricants de tentes, artisans l’un et l’autre et vivant dans la pauvreté. On ne parle plus des dignitaires et des potentats ; mais ce faiseur de tentes et sa femme sont célébrés par toute la terre. Et si, même en ce monde, ils jouissent d’une éclatante renommée, songez de quelles récompenses et de quelles couronnes ils seront jugés dignes au jour suprême ; puis, en attendant que vienne ce jour, ils ont dès maintenant recueilli une somme non médiocre de joie, de profit et de gloire, pour avoir été pendant si longtemps les compagnons de Paul. En effet, ce que je disais la dernière fois, je le redis encore et ne cesserai de le redire, c’est qu’il y a pour nous une source féconde de joie et d’utilité, non-seulement dans les (135) enseignements, les exhortations et les conseils des saints, mais encore dans leur seul aspect, dans l’arrangement de leurs vêtements et jusque dans la manière dont ils chaussent leurs pieds. Car un point d’où il nous revient un grand avantage pour la conduite de notre vie, c’est de savoir dans quelle mesure ils usaient des choses nécessaires. Non-seulement, cri effet, ils ne dépassaient pas les limites du besoin, mais quelquefois même ils ne satisfaisaient pas le besoin tout entier, et ils se laissaient avoir faim, avoir soif et manquer de vêtements. En s’adressant à ses disciples, Paul leur donnait cet ordre : Quand nous aurons de quoi nous nourrir et nous vêtir, nous nous en contenterons (I Tim. VI, 8) ; et sur son propre compte, nous le voyons dire : Jusqu’à l’heure présente nous soufrons la faim, la soif, la nudité et les coups. (I Cor. IV, 11.) Mais une pensée m’est survenue tandis que je vous disais quelque chose tout à l’heure, et me revient encore après ce que je viens de dire : cette pensée, il est nécessaire que je l’expose devant vous, parce qu’elle prête à une grande discussion.
De quoi s’agit-il ? Ce que je disais tout à l’heure, c’est que l’arrangement même du vêtement des apôtres est pour nous la source d’un grand profit ; or, pendant que je prononçais cette parole, il m’est venu à l’esprit cette loi du Christ, qu’il leur a donnée en ces termes : Ne possédez ni or, ni argent, ni airain pour mettre dans vos bourses, ni chaussures, ni bâton pour la route. (Math. X, 9, 10.) Or, nous voyons que Pierre avait des sandales, puisque, lorsque l’ange le réveilla de son sommeil, et le fit sortir de la prison, il lui dit : Mets à tes pieds tes sandales, couvre-toi de ton vêtement, et suis-moi. (Act. XII, 8.) Et Paul, écrivant à Timothée, lui dit : Quand tu viendras, apporte-moi le manteau que j’ai laissé en Troade, chez Carpos ; apporte aussi les livres, surtout les parchemins. (II Tim. IV, 13.) Que dis-tu là ? Le Christ nous a ordonné de n’avoir même pas de chaussures, et tu as un manteau, et. un autre a des sandales ? Si c’étaient de ces hommes vulgaires, qui n’obéissaient pas toujours. au Maître, la question ne serait pas à faire ; mais ce sont des apôtres qui s’étaient consacrés à Dieu corps et âme, ce sont les chefs, les premiers des disciples, qui, en toutes choses, obéissaient à Jésus-Christ. Paul non-seulement faisait ce qui lui était ordonné, mais il franchissait même la limite ; et tandis que Jésus ordonnait aux apôtres de vivre de l’Evangile, lui, Paul, vivait du travail de ses mains, allant ainsi au delà de ce qui lui était commandé. Il vaut donc réellement la peine d’examiner pourquoi, obéissant au Christ en toutes choses, ils semblent ici transgresser sa loi. Eh bien ! non, ils ne la transgressent point. Car ce discours ne nous sera pas seulement utile pour cette question relative aux saints apôtres, il nous servira encore à fermer la bouche aux païens. En effet, voyez une foule de ces gens qui bouleversent les maisons des veuves, dépouillent les orphelins, s’entourent des biens de tous, et, malfaisants comme de vrais loups, vivent des labeurs d’autrui. Eh bien ! parce qu’ils ont souvent l’occasion de voir des fidèles, à cause de leur faible santé, se couvrir de plusieurs vêtements, aussitôt ils nous opposent la loi du Christ, et nous tiennent le langage que voici : Le Christ ne vous a-t-il pas ordonné de ne pas avoir deux tuniques, et de n’avoir aucune chaussure ? Comment donc transgressez-vous la loi sur ce point ? Puis ils ne tarissent plus de railleries et de plaisanteries, et quand ils ont bien bafoué leur frère, ils se sauvent. Or, pour éviter cela, voyons donc un peu à faire taire leur impudence. Il n’y a qu’une chose à leur répondre. Et laquelle ? La voici. Si vous regardez le Christ comme digne de foi, on comprend que vous fassiez cette objection, que vous nous posiez cette question. Mais si vous ne croyez pas en lui, pourquoi nous opposer ses commandements ? Mais, quand vous voulez nous accuser, le Christ vous semble un législateur qui mérite créance ; quand au contraire on vous demande de l’adorer et de l’admirer, alors vous ne faites plus le moindre cas du souverain Maître de l’univers.
2. Mais, afin qu’ils ne s’imaginent pas que c’est à défaut de justification que nous parlons ainsi, poursuivons plus avant, allons à la solution même de la question. Et quand sera-t-elle résolue ? Quand nous aurons vu à quelles personnes, dans quel moment, et pour quel motif Jésus-Christ a donné cet ordre. Car il ne faut pas se contenter d’examiner les paroles en elles-mêmes, nous devons encore scruter avec soin quels sont les personnages, les temps, les causes, et toutes les circonstances de ce genre. Et en effet, si nous y regardons attentivement, nous trouverons que cet ordre n’avait pas été donné à tout le monde, mais aux seuls apôtres, (136) et encore, non pas pour toujours, mais pour un temps limité. Qu’est-ce qui nous le prouve ? Ce sont les paroles mêmes, car ayant appelé les douze disciples, il leur dit : Ne prenez pas le chemin des nations païennes, et n’entrez pas non plus dans la ville des Samaritains ; allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël ; guérissez les malades, purifiez les lépreux, chassez les démons ; vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement ; ne possédez ni or, ni argent, ni airain, pour mettre dans vos bourses. (Matth. X, 6, 9.) Voyez la sagesse du Maître, et comme il a rendu le commandement facile à suivre. Il commence par dire : Guérissez les malades, purifiez les lépreux, chassez les démons, et c’est après leur avoir donné avec libéralité la grâce qui vient de lui, qu’il leur fait le commandement en question, leur rendant cette pauvreté facile et légère par l’abondance des faveurs qu’il leur accorde comme signes de leur mission. Puis, outre qu’il n’a donné cet ordre qu’aux seuls apôtres, il y a encore plusieurs autres preuves. Il punit les vierges folles parce qu’elles n’avaient pas d’huile dans leurs lampes ; il adresse des reproches à d’autres gens de ce que l’ayant vu manquant de nourriture ils ne lui ont point donné à manger ; de ce que, l’ayant vu pressé par la soif, ils ne lui ont pas donné à boire. Or une personne qui n’aurait ni argent, ni chaussures, mais seulement un unique manteau, comment pourrait-elle en nourrir une autre, ou vêtir sa nudité, où donner asile à celle qui manque de gîte ? Mais outre cela, vous avez encore une autre preuve évidente. Quelqu’un s’approche de Jésus, et lui demande : Maître, en quoi faisant hériterai-,je de la vie éternelle ? (Matth. XIX, 16.) Jésus lui énumère tous les points de la loi, et cet homme, voulant s’instruire encore davantage, lui dit : J’ai observé tout cela depuis ma jeunesse ; que me manque-t-il encore ? Alors Jésus lui répond : Si tu veux être parfait, va vendre tout ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et reviens me suivre. (Ibid. XX, 21.) Pourtant, si c’était là une loi et un précepte, Jésus aurait dû l’énoncer tout d’abord, en faire une obligation, le poser en devoir, et non pas l’amener comme un conseil et une exhortation. Lorsqu’il dit aux apôtres : Ne possédez ni or ni argent, c’est un ordre qu’il donne ; mais quand il dit à cet homme : Si tu veux être parfait, c’est un conseil et une exhortation. Or, autre chose est de conseiller, autre chose de poser une loi. Celui qui établit une loi entend que l’ordre donné soit suivi quand même ; celui qui conseille et exhorte remet à la disposition de l’auditeur le choix de ce dont il s’agit, il laisse celui qui écoute maître d !’y consentir ou non. C’est pour cela qu’il ne dit pas simplement : Va vendre ce que tu possèdes, afin qu’on ne prenne pas ce qu’il dit pour une loi : comment s’exprime-t-il ? Si tu veux être parfait, va vendre ce que tu possèdes ; et c’est afin de vous faire savoir que la chose dépend du consentement des auditeurs.
Voilà qui prouve donc que ce commandement ne s’adressa qu’aux Apôtres ; mais la solution n’est pas encore trouvée tout entière ; car bien que cette loi n’ait été posée que pour eux, pourquoi donc, s’ils ont reçu l’ordre de n’avoir ni chaussures , ni deux vêtements, trouve-t-on l’un ayant des sandales, et l’autre ayant un manteau ? Que répondre à cela ? Nous répondrons que, même pour les apôtres, Jésus-Christ n’a point permis que cette loi fût obligatoire pour toujours ; mais que sur le point de marcher à cette mort salutaire, il les délia de ce précepte. Et quelle preuve ? Les paroles mêmes du Sauveur. Il allait prendre le chemin de la Passion, lorsqu’il les fit venir et leur dit : Quand je vous ai envoyés sans bourse et sans sac, avez-vous manqué de quelque chose ? De rien, répliquèrent-ils. Eh bien ! maintenant, reprit Jésus, que celui qui a une bourse, que celui qui a un sac, les emporte ; et que celui qui n’en a pas, vende son vêtement, et achète une épée. (Luc, XXII, 35, 36.) Mais peut-être on me dira : Vos paroles ont absous les apôtres de cette accusation, mais la question est de savoir pourquoi le Christ a établi des lois contraires, en disant tantôt : N’ayez point de sac , et tantôt : Que celui qui a une bourse, que celui quia un sac, les emporte. Eh bien ! quelle en est la raison ? C’en est une digne de sa sagesse et de sa sollicitude pour ses disciples. Dans le commencement, il donna le premier ces ordres, pour que les Apôtres trouvassent dans des faits, et dans leur propre expérience, la démonstration de la puissance de Jésus-Christ, et que, forts de cette preuve, ils se répandissent dans tout l’univers. Mais lorsque ensuite ils eurent suffisamment connu cette puissance , il voulut aussi qu’ils montrassent la vertu qui venait de leur propre fonds, c’est pourquoi il rie les soutient pas jusqu’au bout , mais les (137) abandonne à eux-mêmes, les laisse aller seuls, exposés à toute sorte d’épreuves, afin qu’ils ne demeurent pas entièrement oisifs et en repos.
Les maîtres de natation commencent par soutenir avec grande attention leurs élèves en tenant eux-mêmes les mains par-dessous, mais après-le premier’, le second ou le troisième jour, ils retirent souvent leur main, et ordonnent à leurs élèves de s’aider eux-mêmes ; ils les laissent enfoncer un peu de temps en temps, et avaler beaucoup d’onde amère. Eh bien ! Jésus-Christ en usa de même à l’égard de ses disciples. Dans le commencement, au début, il ne permit qu’ils éprouvassent aucune souffrance, ni petite, ni grande ; il était toujours là, les protégeant, les prémunissant, et prenant ses mesures pour que tout leur arrivât à souhait ; mais lorsqu’ils furent obligés de faire à leur tour preuve de courage, il diminua un peu sa grâce, les exhortant à beaucoup faire par eux-mêmes. Et c’est pour cette raison que tandis qu’ils n’avaient ni chaussures, ni bourse, ni bâton, ni argent, ils ne manquaient de rien. Avez-vous, leur dit-il, manqué de quelque chose ? De rien, répliquèrent-ils ; et qu’au contraire, maintenant qu’il leur a ordonné d’avoir une bourse , un sac et des chaussures, ils se trouvent au dépourvu pour le manger, pour le boire et pour le vêtement. Cela prouve qu’il permettait souvent qu’ils courussent des dangers et qu’ils fussent dans la gêne, pour qu’ils eussent une récompense. C’est à peu près ce que,font les oiseaux à l’égard de leurs petits tant que ceux-ci ont les ailes faibles, ceux-là restent sur le nid pour réchauffer leur couvée, mais quand ils voient que les grandes plumes ayant poussé, les jeunes sont en état de fendre l’air, ils commencent par leur apprendre à voler sur le nid même, puis ils les conduisent un peu plus loin tout alentour : d’abord ils les suivent et les soutiennent, et ensuite ils les laissent se tirer d’affaire tout seuls. C’est ainsi qu’en usa le Christ. La Palestine est le nid où il nourrit ses disciples ; puis quand il leur a appris à voleter en sa présence et soutenus par lui, il les laisse à la fin prendre leur essor à travers le monde, en leur ordonnant de s’aider eux-mêmes en mainte occasion. Pour nous convaincre que c’est afin de leur faire connaître sa puissance , qu’il les a dénués de tout, qu’il les a envoyés vêtus d’un seul manteau et leur a ordonné de marcher sans chaussures, écoutons ses propres paroles, et nous verrons clairement cette vérité. En effet, il ne leur a pas dit simplement : Prenez une bourse et un sac ; mais il leur a rappelé le passé, en leur disant : Quand je vous ai envoyés sans bourse et sans sac, avez-vous manqué de quelque chose ? ce qui veut dire : Toutes choses ne vous arrivaient-elles pas à souhait, et ne jouissiez-vous pas d’une grande abondance ? mais maintenant je veux que vous luttiez par vous-mêmes, je veux que vous éprouviez aussi la pauvreté, c’est pourquoi je ne vous astreins plus désormais aux rigueurs de ma première loi, mais je vous permets d’avoir une bourse et un sac, afin qu’on ne croie pas que j’opère comme par l’entremise d’instruments inanimés les oeuvres que vous ferez, mais afin que vous ayez vous-mêmes de quoi faire preuve de, votre sagesse personnelle.
3. Et pourquoi, dira-t-on, la grâce n’aurait-elle pas paru plus grande encore, s’ils avaient continué jusqu’à la fin dans les premières conditions ? C’est qu’alors ils n’auraient pas eux-mêmes fait leurs preuves ; car s’ils n’eussent eu aucune tribulation à essuyer, aucune pauvreté, aucune persécution, aucune gêne, ils fussent demeurés inactifs et engourdis ; tandis que le Sauveur a voulu ainsi, non-seulement faire éclater sa grâce, mais en outre faire paraître de quoi sont capables ceux qui lui obéissent, afin qu’on ne pût venir dire ensuite : Ils n’ont rien produit par eux-mêmes, tout cela est le fait de l’impulsion divine. Sans doute Dieu pouvait fort bien les établir jusqu’à la fin dans cette même affluence de secours, mais il ne l’a pas voulu pour plusieurs motifs impérieux que nous avons souvent exposés à votre charité : l’un est celui que nous venons de dire, le second, qui n’était pas moins important, c’était pour qu’ils apprissent à être modestes, et le troisième, pour qu’ils n’obtinssent pas une gloire trop grande pour des hommes. C’est donc pour ces raisons, et pour bien d’autres encore, que, permettant qu’ils tombassent dans plusieurs dangers imprévus, il ne voulut pas les laisser sous la rigueur de sa première législation ; il relâcha le frein, il tempéra l’austérité de cette vertu, pour que la vie ne leur devînt pas un fardeau insupportable , si, abandonnés à eux-mêmes dans mainte rencontre, ils eussent été forcés d’observer une loi aussi sévère. Et comme il faut donner une entière évidence à tout ce que la question pourrait présenter d’incertitude, il est nécessaire (138) d’ajouter une chose. Après avoir dit : Que celui qui a une bourse, que celui qui a un sac, les emporte, il ajouta : Et que celui qui n’en a pas, vende son vêtement, et achète une épée. Et quoi ! voici qu’il arme ses disciples, celui qui a dit : Si quelqu’un te frappe sur la joue droite, présente-lui l’autre ? (Matth. V, 39 ; Luc, VI, 29.) Celui qui nous a ordonné de bénir ceux qui nous injurient, de supporter les outrages, de prier pour nos persécuteurs, le voici à présent qui arme ses apôtres, et rien qu’avec l’épée ? Comment cela peut-il être raisonnable ? Car enfin, s’il fallait à toute force les armer, ils n’avaient pas seulement besoin d’épées, mais aussi d’un bouclier, d’un casque et de cnémides. Et d’ailleurs, s’il voulait prendre de telles dispositions au point de vue humain, de combien de gens un ordre semblable ne devait-il pas être la risée ? Quand ils auraient possédé des milliers de pareilles armes, quelle figure allaient faire ces onze apôtres devant toutes les attaques, tous les piéges des peuples et des tyrans , des villes et des nations ? Auraient-ils pu entendre hennir un cheval ? n’auraient-ils pas été saisis de terreur à l’aspect seul des armées, ces hommes élevés au milieu des lacs et des rivières, sur de frêles esquifs ? Et pourquoi donc leur parle-t-il ainsi ? Il veut leur annoncer les attaques des Juifs, et insinuer que ces derniers s’empareront de lui. Il ne voulut pas le dire clairement, mais à mots couverts, pour ne pas jeter sas disciples dans un nouveau trouble. Il en est de ceci comme lorsque vous l’entendez dire : Ce que l’on vous a dit à l’oreille, publiez-le sur les tons, et ce que vous avez entendu dans les ténèbres, dites-le en plein jour. (Matth. X, 27 ; Luc, XII, 3.) Car vous ne soupçonnez pas alors qu’il leur commande de quitter les rues et la place publique pour aller réellement proclamer la parole sur les toits ; et nous ne voyons pas, en effet, que les disciples aient agi ainsi, mais par ces mots : Sur les toits, en plein jour, il entend en toutes liberté de langage ; et par ceux-ci : A l’oreille, dans les ténèbres, il veut dire : Ce que vous avez entendu dans un petit coin du monde, dans un seul petit canton de la Palestine, faites-le retentir par toute la terre. Aussi bien n’était-ce ni à l’oreille, ni dans les ténèbres qu’il leur parlait, mais sur les hautes montagnes, et souvent dans les synagogues. Eh bien ! nous devons ici admettre la même chose. De même que par l’expression : sur les toits, nous avons compris autre chose ; de même, ne supposons pas, à cause de ce mot d’épée, qu’il leur ait prescrit d’avoir véritablement des épées ; mais entendons par là une allusion aux embûches qu’on lui prépare, une prédiction de ce que les Juifs lui feront. souffrir, et qu’il souffrit en effet. Ce qui suit en est la preuve. Après avoir dit : Qu’il achète une épée, il ajoute : Car il faut que ce qui est écrit de moi s’accomplisse. (Luc, XXII, 37.) Que j’ai été compté parmi les injustes. (Isaïe, LIII, 12.) Et quand les apôtres lui eurent répondu : Il y a ici deux épées, car ils ne comprenaient pas ce qu’il avait voulu dire, il répliqua : Cela suffit. (Luc, XXII, 38.) Pourtant, cela ne suffisait certes pas ; car s’il voulait qu’ils se servissent de secours humains, deux épées ni trois n’auraient pas suffi, ni cent non plus ; et s’il ne le voulait pas, les deux même étaient de trop. Toutefois, il ne leur expliqua pas l’énigme ; et nous le voyons souvent agir ainsi : comme ils n’ont pas compris ce qu’il a dit, il passe outre et laisse-la chose de côté, s’en remettant à l’accomplissement des événements ultérieurs pour l’intelligence de ses paroles c’est, je le répète, ce qu’il à fait dans d’autres circonstances. Ainsi, en parlant de sa résurrection, il leur disait : Détruisez ce temple, et je le rebâtirai en trois jours. (Jean, II, 19.) Et de même les disciples ne surent pas ce qu’il voulait dire ; c’est ce que l’Evangéliste nous fait remarquer en ces termes : Et, quand Jésus fut ressuscité, alors ils crurent à sa parole, et ài l’Ecriture. (Ibid. V, 22.) Et encore autre part : Car ils ne savaient pas qu’il fallait qu’il ressuscitât d’entre les morts. (Jean, XX, 9.)
4. Mais la question est maintenant suffisamment résolue : passons à la seconde partie qui reste de la salutation. De quoi donc s’agissait-il, et comment en sommes-nous venus à cette digression ? Nous déclarions Priscille et Aquila bienheureux parce qu’ils habitaient avec saint Paul, parce qu’ils observaient soigneusement sa manière de se vêtir, de se chausser, et tous les autres détails de sa manière d’être. C’est ce qui a donné lieu à la question précédente ; car nous nous sommes demandé pourquoi, malgré la défense du Christ de posséder absolument rien sinon un seul vêtement, nous voyions les apôtres avoir des chaussures et un manteau. Alors notre discours vous a montré qu’en usant de ces objets, ils ne transgressaient pas la loi, mais qu’ils l’observaient parfaitement. (139) Et ce langage de notre part n’avait pas pour but de vous exciter à l’abondance des richesses, ni de vous engager à en posséder plus que vous n’en avez besoin ; le but était de vous fournir de quoi répondre aux infidèles qui se moquent de notre religion. Car Jésus-Christ, en abrogeant sa première prescription , ne nous a pas ordonné de posséder des maisons, des esclaves, des lits de parade, des ustensiles d’argent, ni rien autre chose de tel, mais il a ordonné que nous fussions affranchis de l’obligation imposée par sa première parole. Et saint Paul le comprenait ainsi, lorsqu’il donnait ce conseil : Quand nous aurons de quoi nous nourrir et nous vêtir, nous nous en contenterons. (I Tim. VI, 8.) Car, pour ce qui dépasse notre besoin, nous devons l’employer en faveur des indigents ; et c’est ce que faisaient Priscille et Aquila. C’est pour cela que saint Paul les loue et les admire, et qu’il rédige sur leur compte le plus grand éloge. En effet, après avoir dit : Saluez Priscille et Aquila, mes coopérateurs dans le Seigneur (Rom. XVI, 3), il donne la causé d’une telle affection. Et quelle est-elle ? Eux, dit-il, qui ont exposé leur tête pour me sauver la vie. (Ibid. V, 4.) C’est donc pour cela que vous les aimez, que vous les chérissez, dira-t-on ? Assurément ; et quand il n’y aurait que cet éloge, il serait suffisant. Car celui qui sauve le général, sauve par là même les soldats ; celui qui délivre le médecin d’un danger, ramène par contre-coup les malades à la santé ; celui qui arrache le pilote aux flots, arrache au naufrage l’équipage entier ; de même ceux qui ont sauvé le docteur de l’univers, qui ont versé leur sang pour son salut, ont été les bienfaiteurs communs de toute la terre, puisque dans leur sollicitude à l’égard du maître ils ont sauvé tous les disciples.
Mais pour vous convaincre qu’ils ne se conduisirent pas ainsi à l’égard du maître seulement, et qu’ils firent preuve de la même sollicitude envers leurs frères, écoutez ce qui suit. Après ces paroles : Eux qui ont exposé leur tête pour me sauver la vie, il ajoute ceci : Et à qui je ne suis pas seul reconnaissant, mais avec moi toutes les Églises des nations. Eh ! quoi ? toutes les Eglises des nations sont donc reconnaissantes à des faiseurs de tentes, à de pauvres manoeuvres qui ne possèdent rien de plus que la nourriture nécessaire ? Et quel si grand service ces deux personnages ont-ils pu rendre à tant d’Églises ? quelle abondance de richesses possédaient-ils ? quelle grandeur de puissance ? quel crédit auprès des gens en place ? Ils n’eurent ni richesses abondantes, ni autorité près des gens puissants ; mais ce qui valait mieux que tout cela, un zèle généreux et une âme munie d’une foule de ressources contre les dangers. C’est pour cela qu’ils sont devenus les bienfaiteurs et les sauveurs de tant de monde. Car les riches pusillanimes ne peuvent pas être utiles aux Eglises comme les pauvres à l’âme généreuse. Et que nul ne trouve cette parole étrange ; car elle est conforme à la vérité, et démontrée par les faits eux-mêmes. Le riche est vulnérable par bien des endroits. Il craint pour sa maison , pour ses serviteurs, pour ses champs, pour ses richesses ; il tremble qu’on ne lui en enlève quelque chose. Multiplicité de possession engendre multiplicité de servitude. Pendant ce temps-là, le pauvre, toujours prêt pour la lutte, et qui s’est défait de tous les points sensibles dont nous venons de parler, est un lion qui respire la flamme ; son âme est généreuse, et comme il est détaché de tout, il accomplit aisément tout ce qui peut servir les Eglises, qu’il s’agisse soit de condamner, soit de blâmer, soit de subir mille affronts pour Jésus-Christ ; et comme il a, une fois pour toutes, méprisé la vie présente, tout lui est facile et extrêmement aisé.
En effet, que craint-il ? dites-moi. Que quelqu’un ne lui enlève ses richesses ? Cela n’est même pas à dire. Qu’on ne le bannisse de sa patrie ? Mais tout sous le ciel est pour lui une cité ? Qu’on ne lui retranche le faste et les honneurs ? Mais il a dit adieu à tout cela : sa cité est dans le ciel, et il lui tarde d’arriver à la vie future. Quand il lui faudrait livrer sa vie, verser son sang, il ne s’y refuserait pas. C’est là ce qui fait un tel homme plus puissant et plus riche que les tyrans, que les rois, que les peuples, que tous les hommes enfin. Et pour vous convaincre que je parle sans flatterie, et que véritablement ceux qui ne possèdent rien sont en état plus que qui que ce soit d’avoir leur franc-parler, combien n’y avait-il pas de riches du temps d’Hérode ?combien de potentats ? Eh bien ! qui est-ce qui parut en public ? qui est-ce qui fit des reproches au tyran ? qui est-ce qui vengea les lois de Dieu outragées ? Personne d’entre les opulents, mais le pauvre, le nécessiteux, celui qui n’avait ni lit, ni table, ni toit ; ce fut Jean, le citoyen du désert, qui, le premier et le seul, accusa le tyran en toute (140) franchise, dévoila son union adultère, et en présence et aux oreilles de tous, porta la sentence qui condamnait Hérode. Et avant lui, le grand Elie, qui ne possédait rien de plus que son vêtement de peau de brebis, fut seul aussi à condamner avec un grand courage cet Achab, ce roi inique et impie. C’est qu’il n’est rien pour disposer à la liberté du langage, pour inspirer la confiance dans tous les dangers, pour nous rendre forts et invincibles, comme de ne rien posséder, de n’avoir aucun embarras d’affaires. Ainsi, pour qui veut posséder un grand pouvoir, il n’y a qu’à embrasser la pauvreté, à mépriser la vie présente, à considérer la mort comme rien. Un tel homme pourra être aux Eglises d’une plus grande utilité, non-seulement que les riches et les gens en place, mais que les souverains eux-mêmes. Car tout ce que peuvent faire les souverains et les riches, ils le font par leurs richesses : tandis que l’homme dont nous parlons a souvent fait sortir une foule de grandes choses du sein même des dangers et de la mort. Or, autant le sang est plus précieux que tout l’or du monde, autant ce dernier résultat l’emporte sur l’autre.
5. Tels étaient ces hôtes de saint Paul, cette Priscille et cet Aquila, qui n’avaient point l’abondance des richesses, mais qui possédaient une âme plus riche que tous les trésors, qui s’attendaient chaque jour à mourir, vivaient au milieu des meurtres et du sang, étaient enfin continuellement martyrs. C’est pour cela que nos intérêts prospéraient à cette époque , parce que les disciples étaient à ce point attachés à leurs maîtres, et les maîtres à leurs disciples. Car saint Paul ne parle pas d’eux seulement, mais de bien d’autres. En écrivant aux Hébreux, aux Thessaloniciens et aux Galates, il rend témoignage des nombreuses épreuves que tous avaient à souffrir, et il montre par les mêmes épîtres qu’ils étaient chassés, exilés de leur patrie, privés de leurs biens, et exposés jusqu’à verser leur sang ; enfin toute la vie était pour eux une lutte, et ils n’auraient pas même reculé à se laisser mutiler pour ceux qui les instruisaient. Aussi saint Paul, écrivant aux Galates, leur disait-il : Car je vous rends ce témoignage que, s’il eût été possible, vous vous seriez arraché les yeux pour me les donner. (Galat. IV, 15.) Et il loue encore pour la même chose Epaphras, qui était à Colosses ; voici ses termes : Il a été malade presque au point de mourir, et Dieu a eu pitié de lui, et non-seulement de lui, mais aussi de moi, afin que je n’eusse pas chagrin sur chagrin. (Philipp. II, 27.) Ces paroles montrent qu’il aurait ressenti une juste douleur de la mort de son disciple. Et il révèle encore à tout le monde la vertu d’Epaphras, lorsqu’il dit : Il est arrivé tout près de la mort, n’ayant point tenu compte de sa vie, afin de combler ce qu’il s’en manquait de vos soins envers moi. (Philipp. II, 30.) Quel sort plus heureux que le leur, et quel sort aussi plus déplorable que le nôtre ! puisqu’on peut dire que tandis qu’ils ont exposé pour leurs maîtres leur sang et leur existence, nous autres nous n’osons souvent pas faire entendre un simple mot en faveur de nos pères communs ; nous entendons les gens de notre maison ainsi que les étrangers les couvrir d’outrages et d’injures malveillantes, et nous ne leur fermons pas la bouche, nous n’empêchons pas, nous ne condamnons pas un tel langage !
Et, plût au ciel que nous ne fussions pas en tête de cette bande médisante. Or on n’entendrait pas sortir de la bouche des infidèles autant d’insultes et de mauvais propos contre les chefs de l’Église, que de la bouche de ces gens qui passent pour être des fidèles incorporés dans nos rangs. Chercherons-nous donc encore d’où est venu tant de lâcheté, tant de mépris pour la piété, quand nous avons envers nos pères spirituels des dispositions aussi hostiles ? Certes, il n’est rien, non, rien de plus capable de désunir et de ruiner l’Église ; que dis-je ? il est difficile qu’il lui vienne du dehors une désunion, une ruine aussi grande, que lorsqu’il n’existe pas des liens fort étroits entre les disciples et leurs maîtres , les enfants et leurs pères, les subordonnés et leurs chefs. Eh ! quoi ? si quelqu’un dit du mal de son frère, on l’exclut même de la lecture des divines Écritures ; car : Pourquoi, dit Dieu, as-tu ma loi à la bouche ? (Ps. XLIX, 16.) Puis il donne le motif de ce reproche, en ajoutant : Tu siégeais en accusateur contre ton frère (Ibid. 20) ; et après cela, toi, qui accuses ton père spirituel, tu te crois digne de pénétrer dans le vestibule sacré ? Cela pourrait-il être fondé ? Si ceux qui maudissent leur père ou leur mère sont punis de mort (Exode, XXI,17), quel châtiment méritera celui qui ose maudire l’homme qui lui tient de bien plus près encore et qui vaut bien mieux que les parents ? Comment ne craint-il (141) pas que la terre ne s’entr’ouvre et ne l’engloutisse tout entier, ou que la foudre descendant du ciel ne consume sa langue accusatrice ? Ne savez-vous pas ce qui arriva à la sueur de Moïse quand elle eut parlé contre le chef des Hébreux, comme elle devint impure, fut attaquée de la lèpre, et subit le dernier mépris ; que même, à la prière de son frère, qui se prosterna devant Dieu, elle n’obtint point de pardon ? c’était elle pourtant qui avait exposé autrefois le saint personnage, qui avait pourvu à ce qu’il fût nourri, qui s’était arrangée en sorte que sa mère devînt sa nourrice, et que le jeune enfant ne fût point, au commencement de sa vie, élevé entre des mains étrangères ; plus tard enfin, elle avait été le chef de la troupe des femmes, comme Moïse de celle des hommes, elle avait supporté avec lui tous les dangers, elle était la sueur de Moïse eh bien ! tout cela ne lui servit de rien pour échapper a la colère de Dieu, lorsqu’elle eut tenu un langage coupable ; et Moïse, qui avait fléchi Dieu en faveur d’un si grand peuple coupable de cette impiété indicible que vous connaissez, a beau se prosterner et demander grâce pour sa sueur, il ne peut réussir à rendre Dieu favorable, il en reçoit même de vifs reproches. C’est pour que nous sachions combien il est coupable de mal parler de nos supérieurs et de juger la conduite d’autrui. En effet, au dernier jour, Dieu nous jugera certainement, non pas seulement d’après nos fautes, mais aussi d’après les jugements que nous aurons portés sur autrui ; et souvent ce qui n’est en soi qu’une faute légère, devient grave et impardonnable par suite du jugement porté sur autrui par celui qui a fait la faute. Peut-être ce que je dis là n’est-il pas assez clair : je vais tâcher de le rendre tel. Quelqu’un a fait une, faute : puis, il condamne sévèrement une autre personne qui commet la même faute. Eh bien ! il s’attire pour le dernier jour, non pas une peine proportionnée à sa faute, mais une peine double, triple, infiniment plus grande : car ce n’est pas d’après sa faute, mais d’après sa sévérité contre ceux qui auront péché comme lui, que Dieu lui infligera le châtiment. Ceci deviendra plus manifeste quand je vous aurai mis sous les yeux, ainsi que je vous l’ai promis, des exemples empruntés à l’histoire du passé. Le pharisien n’était point lui-même un pécheur : il vivait dans la justice, et pouvait se prévaloir de nombreux mérites. Néanmoins, pour avoir réprouvé le publicain, c’est-à-dire un voleur, un avare, un transgresseur de toutes les lois, il fut condamné sévèrement, et destiné à un supplice plus terrible que celui qu’avait mérité ce coupable. Mais si un homme innocent, pour avoir réprouvé par une simple parole un criminel reconnu pour tel par tout le monde, s’est attiré un pareil châtiment, nous, qui péchons plusieurs fois par jour, si nous nous permettons de censurer la conduite des autres, alors qu’elle n’est ni publique ni manifeste, voyez quel châtiment nous encourons, et combien il nous est peu permis de compter sur l’indulgence. Car il est écrit : Selon le jugement que vous aurez porté, vous serez jugés vous-mêmes. (Matth. VII, 2.)

6. Ainsi je vous avertis, je vous prie, je vous conjure de renoncer à cette détestable habitude. Ce n’est pas aux prêtres que nuiront nos diffamations, soit calomnieuses, soit même conformes à la vérité. Car le pharisien n’a fait aucun tort au publicain, que dis-je ? il lui a été utile, bien qu’en l’accusant il ne dît que la vérité. C’est nous-mêmes que nous précipiterons dans les plus grandes calamités, de même que le Pharisien a détourné le glaive contre lui-même et s’en est allé frappé d’un coup mortel. Afin d’éviter le même sort, réprimons l’intempérance de notre langue. Si celui qui avait médit du publicain, n’échappa point au châtiment, nous qui médisons de nos pères, quel recours aurons-nous..? Si Marie, pour avoir une seule fois mal parlé de son frère, fut punie si rigoureusement, quel salut pouvons-nous encore espérer si nous continuons à nous répandre chaque jour en invectives contre nos magistrats ! Et qu’on ne vienne pas me dire que ce magistrat était Moïse ! car je pourrais répondre à mon tour que cette médisante était Marie. Vous allez comprendre d’ailleurs que les prêtres, fussent-ils en faute, ce n’est pas à vous de juger leur vie. Écoutez plutôt ce que le Christ ordonne touchant les magistrats des juifs. C’est sur le siège de Moïse que sont assis les Scribes et les Pharisiens : faites donc tout ce qu’ils vous disent de faire ; mais ne faites pas tout ce qu’ils font. (Matth. XXIII, 2, 3.) Cependant peut-on rien imaginer de pire que ces hommes, que leurs disciples ne pouvaient imiter sans se perdre ? Quoi qu’il en soit, Jésus n’a pas voulu les dégrader de leur dignité, ni les rendre méprisables à leurs subordonnés. La raison en est facile à comprendre. En effet, si les subordonnés s’arrogeaient un tel pouvoir, (142) on les verrait bientôt destituer leurs magistrats et les forcer à descendre de leurs sièges. Voilà pourquoi Paul, après avoir repris sévèrement le grand prêtre des Juifs et lui avoir dit . Dieu te frappera, muraille blanchie , et tu sièges pour me juger (Act. XXIII, 3) ! entendant que quelques-uns disaient, afin de lui fermer la bouche : Tu insultes le grand prêtre de Dieu ; et voulant montrer quel respect et quels égards il convient d’accorder aux magistrats, répondit aussitôt : Je ne savais point que ce fût le grand prêtre de Dieu. Voilà pourquoi David, lorsqu’il eut entre les mains Saül, un prévaricateur, un homme qui respirait l’homicide, un criminel digne des plus grands châtiments, non-seulement respecta sa vie, mais s’abstint même de lui adresser aucune parole outrageante, et la raison qu’il en donne , c’est qu’il est l’oint du Seigneur. Et ce n’est point par ces exemples seuls, mais encore par une quantité d’autres, qu’on peut se convaincre combien la pensée de reprendre les prêtres doit être loin de l’esprit des fidèles. Quand l’arche fut rapportée, quelques hommes sans autorité voyant qu’elle vacillait et qu’elle était près de tomber, la remirent en équilibre : sur-le-champ ils furent punis : le Seigneur les frappa et ils Testèrent sans vie. Ils n’avaient pourtant rien fait qui ne fût naturel : ils n’avaient pas renversé l’arche,, au contraire, ils l’avaient remise en place et empêchée de tomber.
Mais afin de vous convaincre irrésistiblement des égards dus aux prêtres, et de la faute où tombent les subordonnés ou les laïques qui les reprennent en de pareilles circonstances, Dieu les mit à mort sous les yeux de la multitude, de telle sorte que cette extrême rigueur inspirât de la crainte aux autres, et leur ôtât toute pensée de violer le sanctuaire du sacerdoce. En effet, si chacun pouvait, sous prétexte de redresser les manquements commis, faire invasion dans la dignité sacerdotale, les occasions de redressement ne feraient jamais défaut, et il n’y aurait plus moyen de distinguer le chef des subordonnés, au milieu de la confusion générale. Et que l’on n’interprète point ce que je vais dire dans un sens défavorable aux prêtres (grâce à Dieu , ils se montrent, vous ne l’ignorez pas, fidèles à tous leurs devoirs, et jamais ils n’ont donné prise à personne sur eux) ; mais sachez bien que, quand même vous auriez des parents vicieux ou des maîtres indignes, il ne serait ni sûr ni prudent, même dans ce cas, de médire et de vous déchaîner contre eux. C’est en parlant des parents selon le corps qu’un sage a dit : S’il manque de raison, il faut l’excuser. (Eccli. III, 45.) En effet, comment t’acquitter envers eux de ce qu’ils ont fait pour toi ? A plus forte raison faut-il observer cette loi quand il s’agit des pères selon l’esprit : c’est notre propre conduite que nous devons nous attacher tous à scruter, à surveiller, si nous ne voulons nous entendre dire au grand jour : Hypocrite, pourquoi vois-tu la paille qui est dans l’oeil de ton, frère, et ne vois-tu point la poutre qui est dans ton oeil ? (Matth. VII, 3.) En effet, n’est-ce point hypocrisie que de baiser la main des prêtres, en public et aux yeux de tout le monde, d’embrasser leurs genoux, de solliciter leurs prières, de courir à leur porte dès qu’il s’agit du baptême, et de charger ensuite d’invectives, ou de laisser insulter en notre présence, soit chez nous, soit sur une place, ceux qui sont pour nous les auteurs ou les ministres de tant de biens. En effet, si tel père est vraiment un méchant, comment le crois-tu digne d’initier les autres à nos redoutables mystères ? Mais s’il te paraît qu’il mérite un tel ministère, pourquoi permets-tu qu’on en dise du mal, pourquoi ne pas fermer la bouche aux médisants, par ton courroux, par ton indignation, afin de recevoir de Dieu une plus belle récompense, et des éloges de la bouche même des accusateurs ? En effet, fussent-ils amoureux de l’invective au suprême degré, cela ne les empêchera pas de te louer et d’approuver ton respect à l’égard de tes pères spirituels ; tout au contraire, si nous les laissons dire, ils seront unanimes à nous condamner, bien que la médisance vienne d’eux-mêmes. Et ce n’est pas seulement cela qu’il faut craindre, c’est surtout la condamnation suprême qui nous attend là-haut. Car il n’y a point pour les Eglises de fléau comparable à cette maladie ; et, de même qu’un corps dont les ressorts ne sont pas exactement soudés entre eux, donne naissance à une foule d’infirmités et rend l’existence insupportable, de même une Eglise, qui n’est pas fortement et indissolublement unie par la charité, enfante des guerres sans nombre, attise la colère de Dieu, et donne lieu à mille tentations. Dans la crainte que cela ne nous arrive , prenons garde d’irriter Dieu, d’augmenter le nombre de nos maux, de nous préparer un châtiment qui nous laisse sans recours, et de remplir notre vie d’amertumes de (143) tout genre ; apprenons à parler comme il convient, appliquons, chaque jour, à notre propre vie toute notre vigilance, et, nous remettant du soin de juger la vie d’autrui sur Celui à qui nul secret n’échappe, contentons-nous de juger nos propres péchés. C’est ainsi que nous pourrons échapper au feu de la géhenne. Car, si ceux qui portent toute leur attention sur les fautes d’autrui négligent de s’occuper des leurs, de même ceux qui craignent d’épier la conduite des autres donneront l’attention la plus scrupuleuse à leurs propres infractions. Or, ceux qui réfléchissent à leurs péchés, qui les jugent chaque jour, et s’en demandent compte, ceux-là trouveront alors le juge miséricordieux. Et c’est ce que Paul fait entendre par ces paroles : Si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions point jugés par le Seigneur. (I Cor. II, 31.) Ainsi donc, afin d’échapper à cet arrêt suprême, négligeons tout le reste pour nous inquiéter seulement de notre propre vie, corrigeons les pensées qui nous induisent à faillir, livrons à la componction notre conscience, et demandons-nous compte de nos propres actions. Par là nous pourrons, allégés d’une partie de nos péchés, obtenir des trésors de miséricorde ; nous pourrons passer heureusement la vie présente, et gagner les biens de la vie future, par la grâce et la charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec lequel gloire au Père et au Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.